« Figure de l’autre. Perception du migrant en France 1870 – 2022 » – 4 questions à Catherine Wihtol De Wenden

juillet 22, 2022

Directrice de recherche émérite au CNRS, chercheuse au CERI et spécialiste des migrations internationales, Catherine Wihtol de Wenden répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage « Figure de l’autre. Perception du migrant en France 1870 – 2022 » chez CNRS Éditions.

Vous écrivez que selon la guerre que l’on fuit on n’est pas accueillis de la même manière. Il convenait de se protéger des flux migratoires des Afghans et des Syriens alors que l’on accueille de façon inconditionnelle les Ukrainiens. Pourquoi ?

Malgré le respect de la Convention de Genève dans la délivrance du droit d’asile par les quelque 150 pays qui l’ont signée, la notion de persécution ou de crainte fondée de persécution y est diversement interprétée par chaque Etat, notamment entre pays européens. En effet, chaque État a un pouvoir discrétionnaire sur la délivrance ou non du droit d’asile et la diplomatie peut y avoir une place. Ainsi, du temps de la guerre froide, la Convention de Genève écrite en cette période semblait très adaptée au profil des dissidents du bloc communiste, souvent accueillis à bras ouverts en Occident pour donner l’image de la liberté du monde occidental. Les Boat people du Vietnam ont presque tous, dans plus de 95% des cas, obtenu le droit d’asile sans examiner individuellement le profil de chacun d’entre eux, de même d’ailleurs que les Chiliens après l’arrivée au pouvoir du général Pinochet, car le symbole était celui de la préservation de la démocratie. À partir des années 1990, le droit d’asile se durcit en Europe, instrumentalisé par la version répressive du contrôle des flux migratoires, mais comme chaque pays a sa diplomatie, les réponses aux demandes d’asile ont continué à différer d’un pays à l’autre. Aujourd’hui, tandis que Syriens et Afghans ont obtenu pour la moitié d’entre eux le droit d’asile selon les pays d’Europe de l’ouest, les Africains subsahariens sont examinés au cas par cas et souvent rejetés dans 90% des cas lorsqu’ils viennent de pays considérés comme n’étant pas en guerre, voire sûrs. Si l’on y ajoute le cas ukrainien, où tous, sauf les étudiants et travailleurs non européens, ont obtenu une protection temporaire, on mesure combien le droit d’asile ou la protection évoluent. De plus, malgré le vœu d’harmoniser le droit d’asile inscrit à l’agenda européen depuis près de trente ans, chaque pays veut conserver sa souveraineté, ses relations privilégiées avec tel pays du sud dont il a besoin du vote à l’Assemblée générale des Nations Unies, ou avec lequel il commerce ou construit des alliances. Dans ces cas, les ressortissants de ce pays auront peu de chances d’obtenir l’asile pour ne pas obscurcir ces relations privilégiées.

Le thème de l’immigré qui vient voler le travail des nationaux est très ancien et selon vous ne correspond pas à la réalité…

En effet, car le marché du travail est très segmenté et les migrants cherchent à prendre le travail qui se présente à eux, car ils veulent rembourser leur voyage et envoyer de l’argent à leur famille. Ils accepteront donc une certaine déqualification, surtout s’ils sont en situation irrégulière, alors que les nationaux ne postuleront pas à ce travail. Déjà, Émile Zola dans Germinal parlait des Belges, accusés par les ouvriers français de voler leur travail dans les mines. La concurrence italienne dans les salines du Midi a été si mal vécue qu’elle a conduit au massacre d’Aigues-Mortes en 1893. Les années 1930, marquées par la crise économique, voient refleurir ce vieux thème, tandis qu’au début des années 1980, Jean-Marie Le Pen revient sur celui-ci en déclarant qu’il y a un million d’immigrés et un million de chômeurs français, une équation facile en apparence, mais qui ne correspond pas à la situation du marché de l’emploi. Les immigrés prennent souvent les métiers non pourvus malgré le chômage, appelés les « 3D » aux États-Unis : « dirty, dangerous, difficult », irréguliers dans l’année, souvent mal payés et mobiles. Il s’agit des secteurs du bâtiment et des travaux publics, de l’hôtellerie et de la restauration, de la voirie, de l’aide aux personnes âgées ou de certains métiers qualifiés, mais manquants de candidats comme les médecins de campagne, professeurs de mathématiques ou dentistes…

Vous évoquez une période, avant la Seconde Guerre mondiale, où la religion musulmane des immigrés était considérée comme rassurante…

Oui, pour plusieurs raisons. Les migrants ruraux et soumis à l’Islam étaient considérés par le patronat comme plus faciles à gérer dans les usines que les ouvriers français, laïcs et syndiqués. Jusqu’aux années 1980, ils pratiquaient leur religion de façon discrète, voire cachée, ce qui ne gênait en rien leur insertion au travail. De plus, certains métiers étaient exposés aux accidents du travail comme le bâtiment ou les presses dans l’industrie automobile et certains employeurs préféraient employer des musulmans qui ne buvaient pas pour éviter ces accidents. La dimension rassurante de l’islam était communément partagée durant les années 1930, même au temps de l’Étoile nord-africaine où son potentiel militant contre la colonisation n’est apparu que plus tard. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Nord-africains ont participé à de nombreuses batailles contre l’ennemi nazi ou fasciste (dont la bataille de Monte Cassino), mais la frontière se situait davantage entre alliés d’un côté et ennemis de l’autre qu’entre chrétiens et musulmans. La césure est apparue plus tard, quand l’effondrement du communisme a fait émerger la figure d’un autre ennemi, l’islam, du fait à la fois de la crise pétrolière de 1973 – où la hausse du prix du pétrole a enrichi le Golfe qui s’est mis à financer les mosquées en leur donnant une inflexion très conservatrice, voire intégriste en Europe et ailleurs – et de la théorie du « clash des civilisations » développée par Samuel Huntington.

Vous estimez que sur les questions de migrations, les scientifiques sont beaucoup plus réalistes que les politiques. Pourquoi ? 

Les politiques se croient dépendants des sondages et de l’opinion pour définir leurs politiques migratoires, surtout depuis la banalisation de l’extrême droite et des thèmes populistes en Europe. Ils ont peur de ceux qui ont peur de l’Autre. Ils font donc une politique d’opinion, qui ne correspond en rien à une approche rationnelle de la question migratoire. Il en va ainsi aux États-Unis, en Europe ou en Australie, pris dans une frénésie sécuritaire porteuse d’effets pervers comme les morts le long des frontières (50 000 environ en Méditerranée), les camps, les trafiquants, les enfermements et la multiplication du nombre de sans-papiers auxquels le permis de séjour est discrétionnairement refusé.

De plus, ils se méfient des travaux des chercheurs, qu’ils qualifient parfois d’idéologues ou de gauchistes sur un thème encore peu légitimé comme scientifique malgré la masse des travaux réalisés par les institutions de recherche les plus prestigieuses, nationales et internationales. Les politiques ignorent le monde des chercheurs comme source de savoir et réciproquement, ce qui ne facilite pas le dialogue.

Enfin, les chercheurs et autres universitaires travaillant sur l’immigration font des enquêtes sur des sujets très pointus, étudient les chiffres (et les discutent) et les catégorisations, proposent parfois des alternatives aux politiques menées. Leurs étudiants font aussi un travail de terrain conséquent dans tous les coins et recoins du monde. Ils connaissent donc la réalité, et ne sont liés ni aux résultats des sondages, ni aux déclarations partisanes, ni aux mouvements d’opinion, car ils ne vivent pas au rythme des élections. Ce sont donc les chercheurs qui sont rationnels et les politiques qui sont des idéologues, contrairement aux idées reçues.

 


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