« De Gaulle et la Russie » – 4 questions à Alexandre Jevakhoff

mai 6, 2022

Alexandre Jevakhoff est ancien haut-fonctionnaire et ancien président du CMIR. Il répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage : « De Gaulle et la Russie – Le prix de la grandeur » aux éditions Perrin. 

De Gaulle et la Russie et non de Gaulle et l’Union soviétique ?

Le Général parlait de la Russie soviétique et non de l’URSS. Sa formule m’a conduit à ne pas me restreindre, comme d’autres auteurs, aux années 1940-1969. J’ai voulu comprendre quelle opinion de la Russie avait Charles de Gaulle depuis ses premières années – il cite la visite de Nicolas II à Paris en 1896 dans ses Mémoires de Guerre – jusqu’à la révolution de 1917, lorsque le jeune Cyrard se retrouve prisonnier avec des Russes dans une forteresse bavaroise. Ces années de formation l’ont convaincu que les idéologies comptent moins dans la vie des nations que certains facteurs « éternels » : autrement dit, fût-elle soviétique temporairement, la Russie reste la Russie.

Au lendemain de la Première guerre mondiale, une guerre oppose la Pologne à la Russie soviétique. Le capitaine de Gaulle y participe et en revient conforté dans son opinion : au-delà des ambitions révolutionnaires portées par l’Armée rouge, ce conflit illustre l’opposition historique entre les Polonais et les Russes.

En quoi l’expérience des relations avec les États-Unis pendant la Seconde guerre mondiale a pu déterminer la politique extérieure de Charles de Gaulle pendant la Vème République ?      

De par la formation reçue à Saint-Cyr et par son expérience au sein du Secrétariat général de la défense nationale, de Gaulle voit les États-Unis comme une puissance anglo-saxonne et navale, c’est-à-dire doublement étrangère aux intérêts de la France. L’attitude des États-Unis avant Pearl- Harbour, puis jusqu’en 1945, ne modifie pas cette analyse, notamment quand Washington choisit Giraud contre de Gaulle. Il ressent donc une méfiance intrinsèque à l’égard des Américains, que renforcent – sinon justifient – les appréciations de Roosevelt, très peu de Gaulle friendly.

De Gaulle n’en oublie pas pour autant en quoi les États-Unis peuvent servir sa cause contre Londres et Moscou. Dès lors, surtout lorsqu’il a face à lui le général Eisenhower qu’il respecte, de Gaulle n’hésite pas à s’appuyer sur les moyens américains. Autrement dit, de Gaulle apprécie les États-Unis autant qu’ils acceptent et facilitent la « grandeur » française.

Président de la Vème République, le général conserve cette ligne dans un contexte où les motifs d’« insatisfaction » franco-américaine dominent, notamment du fait des ambitions gaullistes en matière d’armement nucléaire. Si de Gaulle critique beaucoup les États-Unis, ceux-ci ne sont guère plus conciliants, comme le démontrent, de manière parfois caricaturale les archives américaines que je cite dans mon livre.  Cela étant, au moment décisif de la guerre froide qu’a été la crise de Cuba, de Gaulle n’a pas hésité : il s’est rangé aux côtés des États-Unis.

Il y a bien une constante chez lui des années 1940 aux années 1960 de voir dans Moscou un contrepoids utile à Washington ?          

De Gaulle a tout de suite compris l’intérêt que représentait pour lui l’invasion de l’URSS par les armées d’Hitler. Il en est convaincu : la Wehrmacht connaîtra le sort de la Grande armée et, surtout, il ne dépend plus des bonnes et mauvaises volontés britanniques. Staline et l’URSS deviennent donc des « alliés objectifs » du projet gaullien. Jusqu’à la fin du conflit mondial, de Gaulle va ainsi utiliser Moscou face à Londres, puis Washington.

Naturellement, connaissant la dépendance du PCF vis-à-vis de Moscou, de Gaulle va faire en sorte que les communistes ne soient pas en mesure de contester son ambition de contrôler la résistance intérieure en France. C’est dans ce contexte que le général refuse le retour en France de Thorez, réfugié à Moscou, jusqu’à fin 1944 lorsque Staline lui-même ordonnera au responsable communiste de « se ranger ».

Pendant la Seconde guerre mondiale, Moscou a donc été utilisé par de Gaulle comme contrepoids, mais pas seulement à l’égard de Washington. Je dirai même que les États-Unis ne représentent pas le principal « objet » de cette tactique.

Sous la Vème République, Londres et même le PCF ne gênent plus autant de Gaulle, à la différence de Washington. Face aux Américains, le rôle de contrepoids de Moscou est donc apparemment plus important. Cependant, qu’il s’agisse de la question algérienne, de la politique nucléaire, de la construction européenne, du poids du dollar, tous des principaux points de désaccord entre Paris et Washington, Moscou n’apporte rien de concret à la politique gaullienne. J’ajoute qu’en dénonçant les blocs, de Gaulle énerve autant les Soviétiques que les Américains !

Si de Gaulle, président de la République, utilise donc Moscou comme contrepoids face à Washington, il s’agit plus d’un contrepoids apparent que réel. C’est d’ailleurs une limite de la politique soviétique du Général, d’autant que, comme je le montre dans mon livre, les responsables soviétiques n’ont jamais eu confiance en lui.

La guerre de la Russie contre l’Ukraine sonne-t-elle le glas de la politique française à l’égard de Moscou ?              

De quelle politique française parle-t-on ? La politique de l’allié de revers, celle retenue par la IIIème République pour s’allier à l’Empire russe d’Alexandre III, a vécu depuis longtemps. Celle de Charles de Gaulle a évolué entre la Seconde guerre mondiale et la Vème République et que dire de ses successeurs ?

Cependant, tout au long de la Vème République, la France a pu revendiquer une spécificité dans ses relations avec Moscou que celle-ci lui reconnait bien volontiers, au titre d’une « vieille histoire » qui mélange allégrement la pratique du français dans la bonne société d’avant 1917, la réputation d’Alexandre Dumas et de Mireille Matthieu en Russie en passant par le souvenir de Normandie – Niémen. C’est au nom de cette spécificité qu’Emmanuel Macron continue d’échanger avec Vladimir Poutine. Résistera-t-elle demain à l’usage d’armes nucléaires tactiques, à l’occupation par la Russie de l’Est et du sud de l’Ukraine, a fortiori à la mise en jugement du président russe par un tribunal international après que les gendarmes français aient contribué à identifier les responsabilités russes dans les massacres de Boutcha ou d’ailleurs ? Si elle résiste à tout cela, comme aux manœuvres russes en Afrique, qu’en restera-t-il ? Bien peu, je le pense.

 

 

 


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