La politique de défense japonaise sur le point de changer radicalement d’orientation ?

avril 29, 2022
Kishida Fumio Japon La politique de défense japonaise sur le point de changer radicalement d’orientation ?

 

Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, au pouvoir du 26 décembre 2012 au 16 septembre 2020, en aurait certainement rêvé. Le Parti libéral-démocrate, dont il est issu et qui est actuellement au pouvoir a soumis mercredi 27 avril 2022 au gouvernement sa proposition de révision des documents de défense et de diplomatie les plus importants du Japon, y compris sa stratégie de sécurité nationale. Cette proposition pourrait signaler de grands changements à venir pour les politiques de sécurité du pays, comme le souligne le Japan Times ce mercredi. De tels changements avaient été initiés par Shinzo Abe en modifiant les lois militaires et de défense, et qui, après des décennies de baisse des dépenses de défense, avait fait repartir les budgets militaires à la hausse, et cela de façon continue pendant son mandat.

La proposition du Parti libéral-démocrate, qui vise à réviser radicalement trois documents clés – la stratégie de sécurité nationale (NSS ; sa révision serait la première depuis son approbation initiale par le Cabinet fin 2013), les directives du programme de défense nationale (NDPG) et le programme de renforcement des forces de défense à moyen terme (MTDP) – en raison d’un environnement sécuritaire jugé de « plus en plus sévère », a été soumise au ministre de la Défense Nobuo Kishi, puis au Premier ministre Fumio Kishida.

Dans une situation qui peut être considérée comme la plus grande crise (actuelle) pour la communauté internationale, du fait de l’invasion russe en Ukraine, « nous devons renforcer considérablement les capacités de défense du Japon », a déclaré Kishi mercredi. Citant l’agression russe en Ukraine, les programmes de missiles et nucléaires de la Corée du Nord et les activités militaires croissantes de la Chine dans les eaux et l’espace aérien entourant Taïwan, le PLD a également exhorté le gouvernement à prendre des mesures pour assurer la sécurité du Japon « sans être limité par des précédents ».

Changement majeur des capacités de défense

Les changements proposés comprendraient l’acquisition de « capacités de contre-attaque » pour attaquer les bases ennemies et les nœuds de commandement et de contrôle, ce qui, selon les critiques, représenterait un changement par rapport à la position de sécurité axée sur la défense du Japon. Cependant l’idée controversée soulevée plus tôt cette année par l’ancien Premier ministre Shinzo Abe qui envisage un accord de partage d’armes nucléaires de type OTAN avec les États-Unis ne faisait pas partie de la proposition. Rappelons que la population et une partie de la classe dirigeante sont hostiles à la possession d’armes nucléaires, ce qui s’explique facilement au regard des dégâts et des traumatismes provoqués par les bombes atomiques larguées par les Américains sur Hiroshima et Nagasaki qui ont fait des centaines de milliers de victimes.

En réalité, un effort avait déjà été initié quant aux capacités de contre-attaque, comme l’indique le document du ministère de la Défense « Programmes de défense et Budget du Japon. Aperçu du budget de l’exercice 2022 » (page 31) où est prévu : une poursuite du développement de missiles guidés sol-navire de type 12 améliorés (sol, navire et air-navire) pour 39,3 milliards de yens ; le renforcement de la recherche sur l’Active Radar Seeker for Hyper Velocity Projectile  pour 4 milliards de yens renforcement de la recherche sur le projectile glissant hypervitesse (HVGP) pour la défense des îles éloignées pour 14,5 milliards de yens. Des capacités de frappe très précises et à grande vitesse devraient donc être disponibles à brève échéance côté japonais.

En ce qui concerne les documents eux-mêmes, la proposition appelle à la formulation d’une « stratégie de défense nationale » similaire à celle utilisée par les États-Unis, pour remplacer le NDPG et un « Plan de développement des forces de défense » en lieu et place du MTDP, les documents couvrant une période de 10 ans laissant ainsi la porte ouverte à des révisions.

Le gouvernement prévoit d’achever l’examen des trois documents existants d’ici la fin de l’année.

Avec une recommandation unanime du panel LDP en charge de la proposition, un long débat semble maintenant s’achever sur le développement par le Japon de capacités à frapper les bases ennemies. Kishida et d’autres ont juré de n’exclure aucune option pour renforcer les défenses du pays, le Premier ministre déclarant dans un discours politique de janvier qu’une possibilité pourrait être d’acquérir cette « capacité d’attaque de base ennemie ».

Ce terme a cependant été jugé par certains membres du PLD insuffisamment différencié des « capacités de frappe préventive », qui, contrairement à l’utilisation de l’autodéfense minimale, sont interdites par la Constitution pacifiste du Japon établie en 1946 qui prohibe la « possession d’un potentiel de guerre » (article 9). Le parti a ainsi recommandé au gouvernement d’utiliser le terme « capacités de contre-attaque » pour tenter d’éviter la diffusion d’idées fausses parmi le public et d’apaiser le partenaire junior de la coalition du LDP, Komeito, qui s’est montré favorable à l’approche des élections à la Chambre haute du Parlement cet été.

Bien que la stratégie de défense antimissile du Japon se soit longtemps concentrée sur l’interception des missiles ennemis, les armes hypersoniques et à changement de trajectoire de plus en plus sophistiquées déployées par la Chine et la Corée du Nord signifient que « les intercepteurs seuls ne suffiront peut-être pas à défendre le Japon », a déclaré le PLD.

Selon les législateurs, l’acquisition de capacités de contre-attaque pouvant cibler à la fois les bases ennemies et les postes de commandement donnerait au Japon plus d’options pour riposter contre les missiles mobiles et lancés par les sous-marins et servirait de dissuasion contre d’éventuelles attaques. Cela remplirait également une promesse clé faite aux États-Unis de renforcer les défenses du Japon et de jouer un rôle de défense plus important dans l’alliance.

Bien que l’opinion publique en faveur du renforcement des capacités de défense ait augmenté, un sondage réalisé plus tôt ce mois-ci par le quotidien Yomiuri Shimbun a révélé une répartition égale – 46% en faveur et 46% contre – sur la question de l’acquisition par le Japon de « capacités de frappe de base ennemie ».

Vers un doublement des dépenses de défense ?

À cette dimension technologique, la proposition recommande aussi un doublement des dépenses de défense à 2% du produit intérieur brut sur cinq ans, représentant une autre rupture potentielle avec les précédentes politiques. Le Japon a en effet longtemps adhéré à une règle non écrite selon laquelle les budgets de la défense se devaient de rester inférieurs ou proches de 1% du PIB. Une telle décision mettrait les dépenses japonaises à égalité avec celles des pays de l’OTAN et aiderait à financer les coûts des nouvelles capacités, un point noté à plusieurs reprises par les partisans de l’augmentation des capacités japonaises de défense. La recommandation mentionnait notamment spécifiquement l’annonce étonnante de l’Allemagne fin février de l’augmentation massive de ses budgets de défense, un changement de politique historique déclenché par la guerre en Ukraine. Les experts s’attendaient d’ailleurs largement à cette réaction japonaise du fait de ses similitudes avec l’Allemagne.

Contrairement au clivage sur les capacités de frappe, l’opinion publique a évolué en faveur d’une augmentation des dépenses de défense au Japon. Selon un sondage du quotidien économique Nikkei réalisé du 22 au 24 avril, 55 % des personnes interrogées sont favorables à une augmentation des dépenses de défense jusqu’à 2 % du PIB ou plus, tandis que 33 % sont contre.

Mais un tel objectif suppose un effort énorme. Pour ce faire, le Japon devrait consacrer près de 11000 milliards de yens (86 milliards de dollars) par an à la sécurité nationale, soit plus du double du record de 5,4 trillions (5400 milliards) de yens mis pour l’exercice en cours. Sachant que les dépenses s’élèvent à 5866 milliards de yens, une augmentation significative par rapport à l’année précédente, pour l’année fiscale 2022, reconnaît le ministère de la Défense japonais.

Le Japon est-il en mesure de financer un tel effort alors que sa démographie très déclinante pose de redoutables problèmes pour son système social, de santé et de retraites ?

L’allié américain reste encore la meilleure garantie comme il l’est en Europe, même si l’Union semble elle dans une meilleure situation pour se prendre plus en mains et financer son effort de défense vers une nécessaire défense européenne.

En tout cas, ces débats impensables il y a encore quelques années soulignent l’évolution de la situation intérieure et extérieure japonaise soumise à de fortes pressions. Le Japon ne risque-t-il pas de perdre une partie de son âme pacifiste ? Le peuple japonais doit y prendre garde et promouvoir l’entente entre les peuples. Si tu veux la paix, prépare la paix pourrait-on dire !

 


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