Climat, dragons et loups géants : que révèle le bestiaire du Trône de fer ?

mars 24, 2022

En attendant le préquel « House of the dragon » annoncé pour l’automne, voici les réponses à trois questions que vous ne vous posiez pas sur la série culte. À quelle ère glaciaire correspond l’« hiver qui arrive » ? Les loups géants ont-ils réellement existé ? Les dragons de George R. R. Martin sont-ils anatomiquement plausibles ? Analyse avec Jean-Sébastien Steyer qui a dirigé l’ouvrage « Le Trône de fer et les sciences ».

Daenerys, héroïne du Trône de fer (ici en version série télé), juchée sur Drogon, l’un de ses impressionnants dragons à croissance ulta-rapide.

     
(Ce texte a été réalisé à partir de différents extraits et graphiques de l’ouvrage Le Trône de fer et les sciences , paru en novembre 2021).

Le monde imaginaire créé par G.R.R. Martin dans sa série de romans Le Trône de fer est complexe, varié et décrit avec un grand souci du détail. Si à l’extrême sud les jungles de Sothoryos évoquent Jurassic Park, à l’extrême nord c’est la Préhistoire ! Le fameux froid glacial de l’« hiver qui arrive » vient d’une immense région nommée l’Au-delà du Mur. Il semble correspondre à un âge de glaciation de notre Terre, mais lequel ?

Le froid de l’« hiver qui arrive » semble correspondre à un âge de glaciation de notre Terre, mais lequel ?

Pour le savoir, considérons les différentes espèces présentes : lynx, mammouths, loups géants (ou direwolves), aurochs, ours (dont de grands ours blancs de quatre mètres une fois dressés sur leurs pattes arrière) et orignaux géants (avec des bois de trois mètres d’envergure). Ces derniers évoquent le fameux Megaloceros giganteus, cervidé́ ayant vécu de -500 000 ans à -5 000 ans sur notre planète.

Les loups géants ont réellement existé !

Les direwolves aussi ont réellement existé. Ils correspondent à une espèce de canidé fossile qui n’était cependant pas un loup de grande taille mais un cousin du loup. Ils sont en effet inspirés de Aenocyon (ou Canis) dirus, qui présente de subtiles différences anatomiques avec le loup (des pattes plus courtes et un crâne différent) et ont vécu de -100 000 à -4 000 ans en Amérique du Nord et en Sibérie. L’auroch (Bos primigenius) est lui apparu il y a environ 2 millions d’années et a disparu au XVIIe ou XVIIIe siècle à cause de la chasse et de la destruction de son habitat. Les ours blancs (Ursus maritimus) et bruns (Ursus arctos) ont quant à eux divergé il y a environ 600 000 ans d’après des analyses ADN.

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Les loups géants du Trône de fer (adaptation télé ici en photo) correspondent à une espèce de canidé fossile qui a réellement existé.

Enfin Jon Snow, un des personnages principaux, a la bonne idée de nous aider à identifier à laquelle de la dizaine d’espèces de mammouth ayant vécu sur Terre correspond celle qui broute Au-delà du Mur : la bête est « balourde, hirsute, avec un serpent pour nez et des boutoirs infiniment plus longs que ceux du sanglier le plus colossal que la terre eût jamais porté. » La toison « hirsute » de l’animal trahit immanquablement le mammouth laineux et donc l’espèce Mammuthus primigenius qui a vécu de -600 000 à -4 000 ans environ.

Un âge glaciaire très récent

Il suffit maintenant de représenter sur une frise chronologique les zones d’extension temporelle de chaque espèce. L’intersection de ces zones correspond à un intervalle de temps compris entre -100 000 et -5 000 ans : cela coïncide avec la toute dernière période glaciaire de notre histoire juste avant l’Holocène des géologues – ou l’Anthropocène de certains sociologues. Cette période nommée « glaciation de Würm » (du nom d’un affluent du Danube) a eu lieu entre -115 000 ans à -11 700 ans : voilà l’âge approximatif de la fameuse vague de froid, « winter is coming » !

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L’intersection des zones d’extension temporelle des espèces de la saga permet de retrouver la période de « l’hiver qui vient » : il s’agirait de la « glaciation de Würm », dernière période glaciaire de notre histoire.

Bien entendu, dans la réalité, d’autres méthodes, comme la datation au carbone 14 ou d’autres éléments radioactifs, peuvent être utilisées par les paléontologues pour évaluer l’âge de fossiles. Méthodes qu’ils croisent avec différentes estimations pour obtenir au final des résultats plus fiables.

Des dragons à croissance ultra-rapide…

Autres créatures emblématiques de la saga, les dragons. Comme beaucoup de reptiles réels – actuels, comme les crocodiles, ou fossiles, comme les dinosaures – les dragons du Trône de fer croissent tout au long de leur vie. Leur développement est particulièrement rapide durant les huit premières années : à la sortie de l’œuf, ils ont la taille d’un chat. À quatre ou cinq mois, celle d’un chien. À un an et demi leur envergure atteint près de deux mètres, et à deux ans et demi, ils atteignent la taille d’un cheval.

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Dans les romans de Georges R.R. Martin, les dragons à la sortie de l’œuf ont la taille d’un chat. Et à deux ans et demi, celle d’un cheval…

Cette croissance ultra-rapide et continue est bien visible dans la série. La saison 7 par exemple met en scène Drogon, un des dragons de Daenerys Targaryen, qui fait l’objet de discussions sur le web : sa taille y est souvent comparée à celle d’un Boeing 747, soit une envergure d’environ soixante-dix mètres !

Balerion, la « Terreur noire », aurait une ouverture buccale d’au moins 2 mètres, un corps d’environ 40 mètres et une envergure de près de 120 mètres.

George R. R. Martin a évoqué d’autres dragons plus grands encore, comme Balerion alias la « Terreur noire », capable de gober un auroch entier, ce qui suggère une ouverture buccale d’au moins 2 mètres, un corps d’environ 40 mètres et une envergure de près de 120 mètres. Problème : lorsque la taille de la bête est multipliée par 2, son volume comme sa masse sont eux multipliés par 2 fois 2 fois 2, c’est-à-dire huit. Bref, les grands dragons deviennent vite très lourds…

Dans le monde réel, le record de masse pour un organisme terrestre est détenu par les grands dinosaures herbivores au long cou et longue queue (sauropodes) comme Argentinosaurus. Découvert dans des roches d’environ 95 millions d’années (Crétacé supérieur) en Argentine, ce géant atteignait une longueur d’environ 40 mètres pour une masse estimée à 100 tonnes environ.

…mais comment peuvent-ils voler ?

D’après les modèles biomécaniques, qui analysent les contraintes physiques dans la structure osseuse notamment, un organisme de plus de 110 ou 120 tonnes constitué d’un squelette et se déplaçant sur la terre ferme est difficilement concevable. Au-delà d’une telle masse en effet, la pression exercée sur les membres est trop forte et les os des chevilles et des poignets atteignent leur limite de robustesse. Dans l’eau, la poussée d’Archimède s’oppose au poids et les possibilités sont donc plus vastes : ainsi la baleine bleue (ou grand rorqual bleu ou encore Balaenoptera musculus) peut atteindre 30 mètres de long pour une masse de 170 tonnes.

Pour voler, les grands tétrapodes doivent posséder une puissante musculature, des os creux, des poumons hyper-développés (…), de grandes ailes, et un crâne fenestré.

Et en vol, que donnerait un animal de 70 ou 120 mètres d’envergure ? La grande outarde (Otis tarda) qui peut atteindre 21 kilogrammes, est l’animal volant le plus lourd aujourd’hui. Il y a environ 70 millions d’années, des ptérosaures comme Quetzalcoatlus atteignaient 11 mètres d’envergure pour une masse estimée à plus de 200 kilogrammes.

Pour battre des ailes, décoller et voler dans un fluide tel que l’air, les grands tétrapodes (ptérosaures, oiseaux et chauves-souris) doivent posséder idéalement une puissante musculature, des os creux, des poumons hyper-développés avec si possible d’autres sacs aériens, de grandes ailes, et un crâne fenestré, ce qui n’est pas le cas des crânes massifs des dragons visibles dans la série…

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On peut juger de la taille de Balérion dans l’épisode 10 de la saison 5 du Trône de fer, série tirée des romans de fantasy.

George R. R. Martin a tout de même adopté une stratégie mûrement réfléchie. « Les (…) dragons de la fantasy ont quatre pattes et des ailes. Les miens ont deux pattes et deux ailes (…). C’est scientifiquement plus précis. Aucun animal sur Terre n’a quatre pattes plus des ailes », explique-t-il. En fait, les ailes sont des pattes avant transformées pour le vol, « comme chez les chauves-souris et les ptérosaures ». Quant à la morphologie de la membrane ailaire, elle est aussi suggérée dans le texte : « chacune (de ses ailes) se présentait comme un éventail exquis de peau translucide aux coloris somptueux tendue sur une fine membrure d’os. » L’image de l’éventail suggère clairement des ailes de type chauves-souris.

Ailes de chauve-souris et poches de gaz

Pour que nos dragons volent, ces ailes doivent être immenses, car plus leur surface est grande, plus leur est élevée. Notons que cette portance augmente aussi avec le carré de la vitesse : il faut donc aussi que nos « poids lourds » se déplacent très vite.

Pour favoriser leur ascension, on peut imaginer qu’ils stockent, dans des sortes de poches secondaires, des gaz plus légers que l’air comme le dihydrogène.

Pour favoriser leur ascension, on peut imaginer qu’ils stockent, dans des sortes de poches secondaires, des gaz plus légers que l’air comme le dihydrogène (H2). Celui-ci peut être produit soit directement par des bactéries intestinales (localisées au niveau du colon dans le monde réel), soit à partir du méthane (CH4) également issu de la digestion. Cette transformation nécessite alors de la vapeur d’eau, présente dans l’air, et de la chaleur, présente dans le dragon.

Avec ces innovations anatomiques que je me suis permis d’imaginer, il est un peu plus facile de concevoir que les dragons de Daenerys Targaryen puissent prendre leur envol. Et attaquer ! Tout comme le faucon pèlerin, organisme le plus rapide au monde, qui peut tomber en piqué à 389 km/h. Mais gare au freinage ! Ce mode de chasse suggère des ailes très mobiles. Heureusement, chez les dragons du Trône de fer, cette mobilité́ est garantie par la composition des ailes, membranes élastiques multicouches, constituées de tissus fibreux, de muscles et d’un réseau vasculaire, comme c’était le cas chez les ptérosaures. George R. R. Martin a décidément pensé à tout, ou presque ! 

À lire
Le Trône de fer et les sciences , Jean-Sébastien Steyer (dir.), Belin, nov. 2021, 256 p., 32 euros.

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