Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec France 2 le 3 mars 2022, sur le conflit en Ukraine.

mars 3, 2022

Q – Bonjour Jean-Yves Le Drian.

R – Bonjour.

Q – « Les jours qui viennent seront de plus en plus durs » a dit hier soir, avec un ton extrêmement grave, le Président de la République. Que faut-il donc redouter dans les jours qui viennent ?

R – Je crois qu’effectivement, il est possible que le pire soit devant nous…

Q – C’est-à-dire ? Ça veut dire quoi ?

R – Parce que nous sommes rentrés dans une logique de siège. Jusqu’à présent, les forces russes pénétraient en Ukraine avec l’hypothèse d’un Blitzkrieg, d’une entrée rapide, et qui aurait permis à la Russie d’avoir la maîtrise sur l’Ukraine. Or, ce n’est pas le cas, en raison de la résistance forte de la part des Ukrainiens, exemplaire, très courageuse. Et donc, du coup, on voit apparaître des menaces d’encerclement d’un certain nombre de villes ; Kherson est tombée hier ; Kharkiv, ça se poursuit ; Marioupol, ça se poursuit, et il y a Kiev. Et donc, devant la montée des concentrations autour de ces villes-là, on peut craindre une logique de siège. Vous savez, les Russes sont habitués à des conduites de guerre en logique de siège. Rappelez-vous Alep. Rappelez-vous Grozny etc. Et là, ça peut devenir très grave. Donc le désastre continue et l’agression ignoble de la Russie se poursuit.

Q – Et donc, ça veut dire qu’on a quoi comme armes, nous, pour arrêter Vladimir Poutine et ce scénario que vous nous décrivez ce matin ?

R – Je trouve que la Russie est en train de s’isoler complètement du monde. Ce qui s’est passé hier à l’Assemblée générale des Nations unies où, finalement, elle n’a retrouvé pour la soutenir que quatre pays dont on connaît le côté aligné à l’égard de la Russie, que sont la Syrie par exemple ou la Corée du Nord ; elle est isolée. Elle s’isole progressivement et personne ne croit en sa parole. Et donc là, il faut que le mouvement de solidarité internationale qui s’est manifesté, beaucoup plus important que celui qu’imaginait Vladimir Poutine, se poursuive. La France, l’Europe en particulier…

Q – Avec l’espoir d’arrêter Vladimir Poutine, Jean-Yves Le Drian ?

R – Avec l’espoir d’aboutir à un cessez-le-feu parce que le point de départ c’est le cessez-le-feu. Je vois qu’il y a des pourparlers. J’appelle ça des pourparlers, ce ne sont pas des négociations. On ne négocie avec un pistolet sur la tempe. Donc, il faut impérativement imposer un cessez-le-feu ; c’est d’ailleurs le sens de la résolution que nous allons proposer, aujourd’hui, au Conseil de sécurité, la France, avec le soutien, je pense, de beaucoup de pays, pour exiger le cessez-le-feu, au moins un cessez-le-feu humanitaire, pour enrayer un peu une partie du désastre.

Q – Jean-Yves Le Drian, est-ce que vous avez compris ce que veut Vladimir Poutine ?

R – La négation de l’Ukraine. La négation de l’Ukraine ! Et la négation, à ses côtés, à ses portes, d’un pays démocratique. C’est ça, la logique. Ainsi, l’histoire du Donbass et des deux républiques de Donetsk, de Louhansk, dont on parlait, il y a encore quelques jours, c’était un alibi, c’était un prétexte. La volonté de Poutine, c’est d’éviter qu’il y ait à ses portes des modèles démocratiques qui peuvent éventuellement influer sur l’évolution de la Russie.

Q – L’annonce des sanctions économiques, un vote historique à l’ONU, l’annonce de l’Europe qui envoie des armes à l’Ukraine, n’a rien changé. Les troupes russes continuent d’avancer. La seule voie qui nous reste, c’est la voie du dialogue avec Vladimir Poutine ? Avec celui que Joe Biden qualifie de dictateur ?

R – A un moment donné, il faudra bien parler. D’ailleurs, les Ukrainiens et les Russes se parlent. Ils ont des pourparlers. Mais le point de départ, c’est le cessez-le-feu. On ne peut pas dialoguer s’il n’y a pas le cessez-le-feu et ça sera le but de la résolution que nous proposons au Conseil de sécurité tout à l’heure pour que l’ensemble des nations disent à Poutine : il faut arrêter…

Q – D’abord le cessez-le-feu et ensuite la négociation ?

R – On ne négocie pas sous la terreur, ce n’est pas possible. Et le Président Zelensky a, de ce côté-là, une force de conviction extrêmement remarquable. Il inspire le respect.

Q – Le Président de la République pourrait se rendre de nouveau à Moscou ?

R – Ça, on verra. On ne va pas aujourd’hui hypothéquer ce qui se passera demain et après-demain ; mais il faut qu’il y ait cette prise de conscience de l’impératif du cessez-le-feu, c’est d’ailleurs peut être même dans l’intérêt du Président Poutine parce que la pénétration russe aujourd’hui en Ukraine ne correspond pas à ses orientations de départ.

Q – Votre homologue, Sergueï Lavrov, a encore une fois manié la menace nucléaire. Vous, vous évoquez des gesticulations. C’est aussi ce qu’on disait, Jean-Yves Le Drian, il y a quelques semaines, lorsqu’il massait des troupes à la frontière de la Russie.

R – Là, c’est une rhétorique qui est complètement inadaptée, irresponsable et disproportionnée.

Q – Il y a des garde-fous ?

R – Je n’ai rien d’autre à dire. C’est disproportionné et irresponsable.

Q – Il est en train de s’isoler, Vladimir Poutine ?

R – Complètement. Quand on n’a plus que ces quatre pays à se soutenir aux Nations unies ; quand sa parole est remise en cause ; il se met au ban des nations. On ne l’écoute plus, parce qu’on ne le croit plus, dans la mesure où il a successivement renoncé à la fois aux engagements de la Russie, à la signature de la Russie, et aussi à ses propres engagements devant d’autres chefs d’Etat. Donc, on ne le croit plus. L’acte qui doit être posé, c’est le cessez-le-feu.

Q – Mais on continue à lui parler ?

R – Parce qu’il faudra bien, à un moment donné, parler ! On parle aussi -le Président de la République l’a expliqué très bien hier soir -avec Poutine, à la demande de Zelensky puisque le Président Poutine ne parle pas au Président Zelensky, donc il faut essayer de garder quelques voies de dialogue possibles, parce que la gravité de la situation, l’énormité de la guerre, l’énormité des souffrances que vivent les Ukrainiens, l’énormité des souffrances que vivent les réfugiés, mérite qu’on puisse trouver encore un tuyau de dialogue, si possible.

Q – Alors, Washington évoque un bilan humanitaire ahurissant. Quelles sont les informations de la France en termes de bilan humain ?

R – Je n’ai pas de chiffre à annoncer sur le bilan humain mais la guerre fait des morts, des centaines de morts, des deux côtés, aussi du côté russe ; c’est la raison pour laquelle, il nous faut être très vigilants à l’égard de nos ressortissants, puis aussi être très vigilants à l’égard des réfugiés qui maintenant arrivent en masse…

Q – Un million de réfugiés ?

R – A cette heure, un peu plus d’un million. J’étais en Pologne avant-hier pour m’assurer que les ressortissants français étaient bien accueillis aux postes-frontières et puis aussi pour contribuer à l’aide à l’égard des réfugiés. Il y avait 900.000, à ce moment-là, il y a plus d’un million aujourd’hui. On prévoit quatre millions de réfugiés. Et l’Union européenne fait face ; je crois qu’il y a une vraie solidarité qui s’est mise en place. Il y a un accueil exceptionnel des réfugiés ; il faut que cela se poursuive, en soutien. Mais il y a non seulement les réfugiés, mais il y a aussi les déplacés internes puisqu’il y a une partie des gens… je parlais hier avec le responsable du haut conseil aux réfugiés des Nations unies qui m’indiquait que les Ukrainiens étaient en itinérance sur leur territoire ne sachant pas où aller, finalement. Cinq millions de déplacés internes qui sont dans l’angoisse du lendemain mais surtout dans la difficulté de se nourrir…

Q – Et l’Europe fera preuve de solidarité cette fois-ci ?

R – Tout à fait. L’Europe n’est plus la même aujourd’hui qu’elle ne l’était la semaine dernière. Il y a eu des sauts qualitatifs considérables, c’est une vraie bascule de l’Histoire qui se déroule en ce moment.

Q – Avec l’objectif d’avancer, on l’a entendu tout à l’heure, dans le journal de 7h30, sur l’Europe de la défense ?

R – Oui, l’Europe de la défense, puis l’Europe de solidarité, et l’Europe qui s’inscrit comme puissance, et qui dit aussi aux Russes, solidairement : votre agression à l’égard de l’Ukraine, elle a un coût ; le coût ce sont les sanctions qui ont été prises…

Q – Pour l’instant, ça ne l’arrête pas, vous avez remarqué Jean-Yves Le Drian.

R – Oui mais quand il va commencer à voir quelques oligarques qui vont être les premières victimes des mesures qui vont être prises, peut-être qu’il y aura un peu moins de solidarité ; pour l’instant cela ne l’arrête pas, mais le coût sera terrible.

Q – Le Président a prévenu les Français des conséquences économiques de la guerre pour les Français ici-même. Pour l’instant, le commerce des hydrocarbures se poursuit avec Vladimir Poutine. Les banques liées au secteur ont été épargnées par l’Europe. Est-ce que le scénario où Poutine ferme le robinet des hydrocarbures est étudié à l’échelle européenne?

R – On étudie tous les scénarios dans cette période dramatique. On étudie avec sérieux, avec solidarité l’ensemble des hypothèses.

Q – Celle-ci est crédible ?

R – Il n’y a pas, aujourd’hui, à l’heure où je parle de risque d’approvisionnement là parce que cela ne servirait personne ; il n’y a pas de risque. Mais il faut se préparer à assurer notre propre souveraineté énergétique en Europe ; et finalement, je vous rappelle les discours initiaux du Président de la République sur l’impératif de souveraineté européenne, nous y sommes.

Q – Mais là, il y a une urgence ?

R – Bien sûr.

Q – Combien de Français sont encore en Ukraine, Jean-Yves Le Drian ?

R – Il y avait à peu près un millier de Français, à la fois binationaux et ressortissants français directs, qui étaient en Ukraine. Nous avons, au point de départ, indiqué qu’il fallait rester confiné chez soi, mais il y a eu depuis la fin du couvre-feu de lundi dernier une petite ouverture qui a été validée par les autorités de la défense russe, et nous avons conseillé, nous conseillons toujours, et je conseille toujours à nos ressortissants de sortir par la voie Sud. Nous les suivons individuellement, chaque voiture

Q – Certains se sentent abandonnés, ils témoignent dans le journal Le Parisien.

R – Oui, peut-être mais ils sont tous en relation directe avec le centre de crise et avec notre ambassade. Nous avons gardé notre ambassade. Notre ambassadeur a quitté Kiev par la voie du Sud comme nos autres ressortissants. Il est maintenant arrivé hier depuis soir à Lviv et la France reste présente en Ukraine, grâce à la qualité de nos agents et à la détermination de notre ambassadeur qui est toujours en lien avec l’ensemble de nos ressortissants. Il y a 600, aujourd’hui, Français qui sont déjà sortis ou qui sont en train de sortir essentiellement par la voie Sud.

Q -Dans les conditions que vous évoquiez tout à l’heure alors même que vous disiez que le pire est à venir avec sans doute un massacre sur des grandes villes ukrainiennes ; dans ces conditions-là, comment imaginer que l’on maintienne en France les représentations diplomatiques ? Certains pays ont exclu leurs représentants de la Russie ?

R – Je pense qu’il faut que nous ayons toujours des représentants diplomatiques dans les différents pays pour qu’éventuellement s’il y a à engranger des disponibilités de dialogue, on puisse le faire, et aussi pour se préoccuper de la situation de nos propres ressortissants dans les différents pays.

Q – Donc, la France n’a pas prévu de renvoyer les représentants de la diplomatie russe ?

R – Je ne suis pas favorable, dans l’état actuel des choses, au jour où je vous parle, du renvoi des ambassadeurs.

Q – Des soldats français sont arrivés en Roumanie, le Président leur a d’ailleurs adressé un message, il y a deux jours. Quel est le risque ? Ce sont des accrochages entre les soldats russes et les soldats français ? C’est ça qu’on craint ?

R – Non, ils assurent là l’assurance de la France à l’égard de la Roumanie dans le cadre de l’Alliance atlantique. Ils montrent par là que nous sommes solidaires des pays qui sont le plus en fragilité à proximité de l’agression russe en Ukraine.

Q – Vous vous rendez en Moldavie ?

R – Là je me rends en Moldavie mais ce n’est pas pareil. La Moldavie, c’est un petit pays, un peu coincé entre, 2 millions 400 mille habitants, coincé entre la Roumanie et l’Ukraine, mais juste à la frontière de l’Ukraine, et qui a une souveraineté un peu limitée parce que dans ce pays il y a aussi des forces russes, cela dépend de l’Histoire, mais c’est un pays démocratique, c’est un pays européen, c’est un pays qui a besoin de soutien, et c’est un pays qui voit un afflux de réfugiés considérable. Et le Président de la République m’a demandé de m’y rendre, aujourd’hui, pour d’abord rassurer Mme Sandu, la Présidente, qui est très francophile, de notre soutien ; et puis, aussi pour apporter aux réfugiés qui sont en Moldavie le soutien nécessaire.

Q – La question qu’on peut se poser quand on regarde la carte, c’est est-ce que ce ne sont pas les prochains sur la liste ? Sur une image qui a été très commentée sur les réseaux sociaux, on voit le président biélorusse qui commente une carte, et cette carte, quand on fait un zoom, on voit une flèche dirigée vers la Moldavie. Est-ce que ce sont les prochains sur la liste ?

R – Je pense que d’abord il faut poursuivre notre solidarité avec l’Ukraine avant d’envisager d’autres étapes. J’espère que cette étape de l’Ukraine va s’arrêter le plus vite possible, et j’espère que le cessez-le-feu va intervenir rapidement.

Q – C’est un scénario qu’on ne peut pas exclure à l’heure où l’on se parle ?

R – Il ne faut rien exclure.

Q – Y compris que l’ambition de Vladimir Poutine ne s’arrête pas à l’Ukraine ?

R – C’est la raison pour laquelle je vais en Moldavie, pour leur apporter notre soutien, et le soutien de la présidence française, et le soutien de l’Union européenne, puisque je vais en Moldavie avec le Commissaire européen chargé de l’humanitaire.

Q – Justement, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine naturellement, tapent à la porte de l’Europe, ils estiment que c’est le bon moment pour envoyer un signal d’entrée de ces pays-là dans l’Union européenne. Qu’est-ce que vous leur répondez ?

R – Vous êtes des Européens. Vous êtes dans la famille !

Q – Ils attendent plus que ça.

R – Bien sûr. Ils ont déjà un accord d’association avec l’Union européenne. On travaille déjà ensemble, l’Union européenne et les pays que vous avez indiqués. Ce qui est certain, c’est que devant cette bascule de l’histoire que nous vivons, la relation avec les uns et les autres après la guerre sera totalement différente. Donc, il faudra à ce moment-là ouvrir les discussions sur le nouveau modèle européen qu’il nous faudra poursuivre.

Q – Après vous avoir écouté pendant dix minutes, Jean-Yves Le Drian, je me dis qu’on semble bien démunis, face à la détermination de Vladimir Poutine, face à cet état de siège à Kiev… ?

R – Nous sommes aussi déterminés que Vladimir Poutine, même bien plus. Nous sommes solidaires, nous sommes unis, nous sommes rapides dans l’exécution et dans les sanctions, et nous sommes tout à fait volontaristes pour se tenir les coudes auprès du Président Zelensky. Je pense qu’il gagnera.

Q – L’Ukraine gagnera ? Vous le pensez ?

R – Vous le verrez.

Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 7 mars 2022

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