Scandale des EHPAD : en finir avec la financiarisation de nos services essentiels

mars 1, 2022

Depuis la publication le 26 janvier du livre « Les Fossoyeurs » (Fayard), le scandale sur les pratiques du groupe Orpéa, leader mondial des établissements d’hébergement pour personnes agées dépendantes (EHPAD) privés à but lucratif, relance le débat sur la dangereuse financiarisation du grand âge.   

Dans son enquête, le journaliste d’investigation Victor Castanet met en lumière ce qu’il appelle le système Orpéa. Il rapporte, documents et témoignages à l’appui, que le personnel était obligé de rationner les protections hygiéniques (couches), laissant les personnes âgées plusieurs heures sans soins d’hygiène. Le rationnement touchait également la nourriture. Selon une auxiliaire de vie qui témoigne, « il manquait de pain et manquait de lait. Il lui arrivait parfois de devoir piquer dans les stocks des placards pour pouvoir nourrir les résidents ». Pourquoi de tels “dysfonctionnements” ? L’enquête révèle que, obsédés par la rentabilité, le groupe et ses dirigeants n’ont eu de cesse de limiter les dépenses au maximum pour maximiser les marges, de profiter de l’argent public ou encore de favoriser l’embauche de vacataires plutôt que de personnel permanent. Un système basé sur le profit, prêt à sacrifier la dignité de nos aînés.

Orpea : un système qui n’a pour but que de dégager du chiffre pour les actionnaires

Ce “système Orpéa”, richement décrit dans « Les Fossoyeurs », marche tout simplement sur la tête. Entre 2008 et 2018, les dividendes versés par Orpéa ont été multipliés par 20, soit une somme totale passant de 4 à 80 millions d’euros en dix ans. La pression au dividende est notamment poussée par l’actionnaire principal d’Orpéa, le fond de pension canadien CPPIB. Celui-ci explique sur son site que son objectif est « uniquement de maximiser ses retours ». 80% du capital restant d’Orpéa est flottant, c’est-à-dire, sans actionnaire de long-terme. Tout ceci favorise le court-termisme au détriment de personnes âgées dépendantes qui ont besoin de soins et, tout simplement, d’une bonne hygiène de vie.

Ce modèle économique repose également sur la relation entre la direction et l’actionnaire. Le directeur général du groupe, Yves Le Masne, gagnait 1,3 million d’euros par an, soit 47 fois plus que le salaire moyen d’une aide-soignante au sein de l’entreprise

Le PDG recevait également une part importante de sa rémunération en actions. Il en détenait des millions, l’incitant à aligner ses intérêts avec ceux des actionnaires : les profits avant la santé et la dignité humaine. Il aurait par ailleurs vendu une partie de ses actions en prévision de la sortie du livre dont il savait qu’il serait publié. Selon le Canard Enchaîné, il aurait empoché la coquette somme de 590 000 euros. Un autre scandale dans le scandale, mais qui illustre encore davantage l’obsession des profits des dirigeants de ce groupe.

Orpéa n’est pas une exception, c’est un modèle de financiarisation du grand âge

Orpéa, produit de la financiarisation de l’économie

Malheureusement, le modèle économique d’Orpéa révélé par Victor Castanet n’est pas une exception. Dans leur rapport « Financiariser le grand âge » publié le 21 janvier dernier, l’Institut Veblen détaille les conséquences de la rentabilité à tout prix sur des établissements de santé comme les EHPAD. Les sociétés de capital-investissement (private equity) – telles que CPPIB – ont pu depuis quelques années investir dans les EHPAD privés suite à l’ouverture de leur capital à ce type de sociétés. C’est un secteur particulièrement rentable, et ces sociétés ont eu pour objectif d’obtenir le rendement le plus élevé possible à travers des techniques financières qui sont détaillées dans le rapport. Ce qui est déploré est que « certaines de leurs pratiques […] ont des effets négatifs sur l’économie réelle et s’étendent aujourd’hui à des secteurs qu’on qualifierait de « biens communs » comme celui des soins ».

Réduction des coûts, pression sur les salaires de soignants pour dégager du dividende : c’est ce système de pression des investisseurs a entraîné le scandale Orpéa. A titre d’exemple de ces effets négatifs, le rapport décrit comment l’encadrement soignant est systématiquement plus faible dans le secteur privé lucratif avec 49 encadrants pour 100 patients dans le privé, contre 64 dans les établissements publics. Autre effet : « les écarts de salaire sont […] plus importants dans le secteur lucratif entre les médecins et le reste du personnel, soignant ou support ». Investir dans la qualité du service signifierait baisser les profits – et ce n’est pas ce que souhaitent les actionnaires.

Grandes entreprises : le court-terme comme modèle

Le groupe Orpéa n’est pas un cas isolé. Ce système, c’est celui d’un modèle économique qui privilégie la rentabilité à court-terme pour l’actionnaire plutôt que l’investissement dans l’économie réelle. Dans notre rapport « CAC 40 : des profits sans lendemain », Oxfam France détaille ce modèle. Ce dernier a profité des politiques publiques, réclamées par les entreprises du CAC 40, qui ont contribué à alléger la fiscalité des entreprises pour « relancer l’investissement et l’emploi ». Pourtant, les résultats nous montrent que l’investissement a baissé de 5 % entre 2009 et 2018, tandis que les versements aux actionnaires du CAC 40 ont augmenté de 70 % sur la même période. Cela nous montre que la logique des grandes entreprises n’est plus d’investir – dans une offre de soins plus qualitative, par exemple – mais de rémunérer grassement les actionnaires majoritaires par peur de les voir partir pour une entreprise qui serait plus rentable.

Cette obsession de la rentabilité pressurise les salaires. Dans son rapport, Oxfam calcule qu’en 2018, l’écart entre la rémunération des PDG du CAC 40 et le salaire moyen était de 110, en augmentation de 30 % par rapport à 2009, au lendemain de la crise financière de 2008. L’écart de salaire grandissant au sein des entreprises du CAC 40 étudiées s’explique principalement par l’explosion de la rémunération des dirigeant.e.s qui est de plus en plus indexée sur des indicateurs boursiers, révélant un modèle de financiarisation de notre modèle économique au détriment des salaires des employés.

C’est d’autant plus choquant lorsque c’est étendu à des secteurs de santé, et plus particulièrement au grand âge. Ce sont nos parents, grands-parents. Ce modèle est celui où finalement l’on maltraite les résidents des EHPAD privés en France pour payer la retraite par capitalisation des retraités nord-américains. Il est nécessaire de se poser la question de ce que l’on veut laisser aux mains du secteur privé à but lucratif. Les secteurs essentiels tels que la prise en charge des personnes âgés dans un contexte du vieillissement de la population ne devraient pas être soumis à la logique marchande et à la privatisation. Les Etats devraient garantir un droit à une prise en charge digne des personnes âgées avec un réel service public de la dépendance, en allouant des ressources suffisantes aux structures publiques, avec du personnel qualifié en nombre suffisant et accessible financièrement pour toutes et tous. 

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